DIVERS
 
Histoire de berger.
 
Lorsque je gardais le troupeau de moutons dans une ferme prés d'Aïn T'émouchent en Algérie, j'avais sept ans. Un jour, une brebis tomba les quatre sabots en l'air et se coinça dans une ornière. Impossible de la dégager, cet animal devait faire au moins quarante kilos, je ne pouvais pas la bouger. Je me voyais mal rentrer à la ferme en disant à mon père qu'il me manquait une brebis; le troupeau, pendant ma réflexion, s'en allait. Le problème était insoluble pour ma petite tête, aussi pleurais-je toutes les larmes de mon corps, et si bruyamment qu'un indigène qui passait sur le chemin m'entendit et vint voir ce qui pouvait me causer autant de peine. Il eut vite fait d'analyser la situation, et encore plus vite fait d'attraper la bête par la peau du coup et de la remettre sur ses quatre pattes. Je remerciai mon sauveur et partis en courant à la poursuite du troupeau, suivi de la brebis.
 
À St Cloud Algérie, j'ai gardé un troupeau de moutons, que mon père avait acheté très bon marché, car ils étaient maigres et à bout de souffle. Lorsque l'on faisait déplacer ce troupeau, il fallait tous les 20 mètres ramasser un animal qui s'était écroulé, on le saisissait par la peau du dos, et on le remettait debout, il partait en flageolant sur ses pattes, un peu plus loing il fallait en ramasser un autre. Ce troupeau devait arriver du sud de l'Algérie, ou il n'y avait pas grand chose à manger. Parmi ces bêtes, un petit bélier, assez vif malgré son manque d'alimentation. Il avait une tonsure sur le train arrière, deux petites cornes, et que je baptisais "cul pelé". En très peu de temps nous devînmes inséparables. Il y avait un champ où l'on avait récolté des oignons; après la récolte, il y a toujours des oubliés. Les moutons aimaient beaucoup les oignons, mais comme ceux ci étaient enterrés, ils avaient du mal à les déterrer. Alors lorsque je repérais un oignon, je me mettais à quatre pattes, et j'appelais "cul pelé". Aussitôt le petit bélier levait la tête, et me cherchait. Dés qu'il m'avait repéré, il arrivait en courant, sachant bien entendu qu'il y avait une friandise à déguster. Il essayait de faufiler son museau, afin de saisir l'oignon que j'avais déterré et que je cachais de mon corps. Comme il n'y arrivait pas, il semblait se mettre en colère, partait en reculant à une dizaine de mètres, comme le font les béliers lors d'affrontements. Puis il revenait en courant pour me donner un coup de cornes. Arrivé à ma hauteur, il me caressait, avec douceur, de sa tête, sans me faire mal. Après ce geste amical, je le récompensais, en lui donnant l'oignon. Il partait en gambadant, comme savent le faire les petits moutons. Ce jeu, il le comprit très vite, et lorsque je l'appelais, il savait qu'il y avait toujours une récompense, un légume, un grappillon de raisin, un oignon, enfin beaucoup de gourmandises dont il raffolait.
 
Naturellement c'était le plus beau mouton de tout le troupeau. Un jour mon père arrive où je gardais les bêtes. Il me dit "René, on va manger du mouton", et il se met à chercher lequel il faudra sacrifier. Mon cœur se mit à battre la chamade, car pour moi "cul pelé", était le plus beau mouton du troupeau, j'avais donc peur que mon père soit du même avis. Naturellement c'est ce qui arriva. "Cul pelé" fut considéré comme le plus gras, donc le plus comestible. Mes protestations n'y changèrent rien, et "cul pelé "fut exécuté. Il n'est pas nécessaire de dire que je n'y goûtais pas, et que je vouais à mon père, en ces instants, des sentiments inavouables.
 
Je soignais tellement bien le troupeau, que deux mois plus tard, celui ci était magnifique. Mon père le revendit avec un bénéfice substantiel.
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 J'ai eu, dans ma vie, peut être parce que mon nom commençait par un C et que, de ce fait, j'étais souvent en tête de liste, des responsabilités que je n'ai jamais refusées.
 
École d'apprentissage Maritime.
 
Cela commença dés l'école d'apprentissage Maritime." Casorla, vous êtes chef de canot ", m'annonça l'instructeur (cela consistait à êtres le responsable d'une équipe d'une douzaine d'élèves). Je m'acquittai de cette tache, pendant neuf mois sans aucun problème.
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Marine Marchande.
 
Le Compiègne.
 
Dans la marine marchande, à dix neuf ans, le Capitaine, officier en second du Compiègne me fait appeler, et me dit: " Casorla vous serez planton des deuxième classes". En principe ce privilège était accordé à un matelot confirmé, ayant déjà pas mal d'ancienneté car cette responsabilité consistait à être son propre maître et à décider, quels moyens utiliser pour maintenir en état de propreté tout le pont des deuxième classes. Lorsque je décidais une propreté importante, le maître du pont que l'on appelait "le bosco " mettait deux hommes à mes ordres, et il s'avérait que c'était toujours des hommes plus âgés que moi. Cela créa quelque jalousie à mon égard.
Quelques semaines plus tard, l'officier en second me rappela et me dit: "Casorla, le calier à bagages est malade, vous allez le remplacer ". Ce travail était très intéressant car il consistait a ouvrir la cale où étaient entreposés les bagages des passagers afin qu'ils puissent prendre les affaires dont ils avaient besoin. On bénéficiait de pourboires assez intéressants car ils pouvaient atteindre ce que je gagnais par mois, c'est à dire environ vingt cinq mille francs (250 frs actuel). Travail naturellement réservé aux anciens, je refusais donc, et devant l'air ahuri de l'officier je dus justifier ce refus. Ma nomination comme planton avait déjà fait beaucoup de bruit, je ne désirais donc pas aggraver mes relations avec les anciens, ce qui n'aurait pu être évité si j'avais accepté.
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Marine Nationale.
 
Puis je suis entré dans la marine nationale, où dés mon deuxième embarquement on me bombarda chef de poste, responsable de l'ordre, de la propreté et de la bonne tenus: s'il y avait une querelle, mon rôle était d'essayer de l'atténuer, faire attention au matériel, comme les tables, les bancs; enfin s'il y avait un problème on demandait des comptes au chef de poste. Je n'eus pas de problème important. Je fus plusieurs fois chef de poste.
 
Le Champenois.
 
Sur le Champenois, j'étais affecté aux diesels alternateurs. nous étions trois pour entretenir trois groupes pour la production de l'électricité. Les moteurs étaient des Renault 12 cylindres en V, leur puissance ne me revient pas en mémoire, mais ce dont je me souviens c'est qu'ils étaient à bout de souffle, ils tombaient en panne l'un après l'autre, il fallait beaucoup d'astuce pour arriver à les faire fonctionner. Donc il y en avait toujours un en panne. Lorsque cela se produisait, le matelot de quart venait me chercher pour que je dépanne. Je faisais mes huit heures de quart par jour comme tout le monde. Comme les moteurs avaient toujours quelque chose, j'étais toujours à la machine. Comme le corps humain a des limites, mon chef, lieutenant de vaisseau, me trouva un jour en train de dormir devant un moteur en fonction, allongé par terre, ma tète reposant sur une caisse. Normalement j'aurais du être puni pour ne pas avoir assuré mon travail ou pour négligence. Le lendemain je demande à voir le chef, je lui explique qu'étant toujours à la machine, la fatigue m'a terrassée et lui fais comprendre que je suis à bout de force, puis je retourne au travail. Une heure après le chef me fait appeler, je pense qu'il a dû se renseigner, et me dit qu'à l'avenir j'étais dispensé de quart, et que je ne m'occuperais que du bon fonctionnement des diesels. Ce fut pour moi une reconnaissance de mon travail, un repos supplémentaire et après tout alla mieux.
 
L'Arromanches.
 
Sur l'Arromanches, j'étais au petit froid. Cela consistait à s'occuper de la bonne marche de tous les appareils de petit froid, c'est à dire des armoires frigorifiques, des fontaines réfrigérantes. ( il y avait en tout, une trentaine de fontaines et au moins soixante dix armoire frigorifiques ). J'étais quartier-maître-chef, et j'avais un quartier-maître et un matelot sous mes ordres pour dépanner tout ce matériel de froid. Le matelot était une perle, travailleur, exécutant toute les consignes qu'on pouvait lui donner. Le quartier-maître par contre était un fainéant, il ne faisait rien de la journée. Un jour je perdis patience et lui dis: " si tu ne te mets pas sérieusement au travail, je te vire de l'équipe ", il me répondit: " si tu fais ça je te casse la figure ". Chose à ne pas dire je lui répondis: " puisque tu le prends comme cela, je comptais te donner un mois de réflexion, mais j'annule ta réflexion et te vire à compter d'aujourd'hui ", je partis voir le maître de la frigo qui était notre patron: " patron , vous vous plaignez toujours de manquer de personnel, mon équipe marchera aussi bien avec deux éléments, vous pouvez disposer du quartier maître ". Il ne se fit pas prier, il disposa donc du quartier maître qui ne vint rien me dire. A deux nous avons mieux travaillé qu'à trois , avec un bon à rien.
Puis je fus promu Officier Marinier; là, la fonction nous donnait automatiquement des responsabilités. Le chef du service machine, qui était Capitaine de Frégate me fit appeler et me dit: " Casorla vous sentez vous de taille à rester à bord après votre promotion au grade de second-maître". En effet, lorsque l'on passait de quartier-maître-chef à second-maître, on était systématiquement débarqué pour éviter d'avoir des problèmes d'autorité avec ses anciens camarades quartiers-maîtres-chefs. Je répondis par l'affirmative et ne fus pas débarqué. La première fois que je fus de service, j'étais chargé de la surveillance de la mise aux barreaux des bancs et table et du coup de balais dans les postes du service; j'arrivai dans le plus grand poste où il y avait les quartiers maîtres chefs. Ils n'avaient pas bougé à la diffusion de "bancs et tables aux barreaux, coup de balai dans les postes". Je les priais gentiment de s'exécuter, ce à quoi ils me répondirent que ce n'était pas parce que j'avais une casquette et un galon sur les manches que j'allais jouer au petit chef. Certains bougèrent malgré tout et tout rentrât dans l'ordre , mais une table , c'est à dire huit quartiers-maîtres ne s'exécutèrent pas. Je partis voir le Capitaine d'armes, chargé de l'ordre, et lui demandai de consigner les huit quartiers-maîtres-chefs. Après explication, les huit intéressés se trouvèrent consignés. Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils se présentèrent aux permissionnaires, le soir et qu'on ne les laissa pas sortir, ils demandèrent la raison, ce à quoi on leur répondit qu'ils étaient consignés par le second maître Casorla. Après cette petite escarmouche, les copains comprirent qu'en dehors du travail, on pouvait rester copain mais qu'au travail, il fallait travailler et tout rentra dans l'ordre.
Nous étions au bassin et avions démonté beaucoup de vannes de coques qui étaient en contact avec la mer. Nous devions être mis à flot dés l'aube. Étant de surveillance de propreté dans le poste, je ne descendis qu'à neuf heure trente. Dés mon arrivé dans la machine, je me renseigne pour voir si toute les vérifications de mise à flot on été exécutées. Je constate qu'une vanne, qui a subi un démontage n'a pas été vérifiée. J'y vais, je l'ouvre, comment dit on, une coïncidence, mais le fait est là, toutes les autres vannes qui ont étés vérifiées ne fuient pas et celle ci que l'on a oubliée a une fuite importante à son plateau. Je fais prévenir le chef, il arrive dans la machine, je lui explique le problème. Sa réaction fut assez mauvaise; en effet, la mise à flot d'un bâtiment se fait par étape, et, s'il y a une fuite, chose possible et admise, on le signale, on stoppe le remplissage du bassin, on vide jusqu'au niveau de la vanne et on procède à la réparation, mais cela se fait avant la mise à flot. lorsque le bâtiment a décollé du fond, il bouge ne se trouve plus dans sa position d'échouage, donc on ne peut plus baisser le niveau de l'eau sans ré-échouer le bâtiment. Échoué un bâtiment demande du personnel spécialisé qui ne se trouve pas sur place à la mise à flot. Le chef se voyait mal de dire au commandant qu'il fallait échouer le bateau pour cause de fuites non vérifiées à la mise à flot. Ce ré-échouage nous aurait retardé au moins de deux jours, plus les frais. Je lui proposais de démonter la vanne sans rien dire à personne. Il me demande des explications, et après réflexion me donna son feu vert. J'ai démonté le plateau de la vanne qui était à opercules coniques, j'ai changé le joint, remonté et ouvert la vanne, il n'y avait plus de fuite. Inutile de vous dire que, s'il l'avait pu, le chef m'aurait embrassé.